…..Arrivé à Managua il y a trois jours, l'Irlandais Frank Little supporte mal les nuits moites, le vacarme, les moustiques. D'autant qu'il n'est pas venu en touriste :
"La troisième nuit, quand l'obscurité revint, Frank Little se remit à avoir peur.
Peur des voleurs, de ces saletés d'insectes, de la nourriture empoisonnée, des fantômes. Peur d'être incapable de parler avec les gens du pays. Peur de passer pour un rigolo aux yeux des gars armés qui se tenaient au coin de la rue, à côté du Cine Dorado. Peur de la diarrhée, du rationnement d'eau et des scorpions. Peur du plan de la ville et de ne rien comprendre. Peur d'avoir une crise cardiaque. Peur parce qu'il était seul et plus tout jeune. Et surtout il avait peur de dormir. Si on pouvait appeler ça dormir. Quand la nuit dégoulinait sur Managua, l'obscurité semblait bourdonner, et la seule chose que Frank pouvait faire, c'était de s'allonger sur le lit étroit de sa pension, accablé de chaleur, entièrement nu, tartiné de crème anti-moustiques. Il avait l'impression d'être une volaille au four, rôtissant dans son jus, il priait, avalait de grandes lampées de gin tiède, respirant l'odeur de sa sueur, et il attendait que la lumière finisse par revenir pour rendre aux choses un aspect presque compréhensible.
Pendant trois nuits il avait transpiré dans sa petite chambre, implorant Dieu de lui laisser entendre le bruit de la pluie, de l'entendre éclabousser et fouetter le toit de tôle rouillée. Il avait essayé de lire les journaux, d'écrire des lettres. Il avait attendu que le soleil couleur de sang surgisse de la boue du lac Managua. C'est seulement à ce moment-là qu'il avait pu s'endormir. C'est quand sa chambre avait été illuminée de rose qu'il avait fermé les yeux et s'était abandonné aux cauchemars qui à coup sûr l'attendaient. Le quatrième jour, il s'était éveillé de bonne heure, dérangé par le vacarme insistant des perceuses, des marteaux, des pioches et des scies. Se réveiller à Managua, pensa-t-il, ce devait être la même chose que de se réveiller dans cette foutue arche de Noé. Il resta étendu sans bouger, écoutant le bruit des travaux et s'efforçant de garder son calme même s'il avait envie d'ouvrir la bouche et de hurler. Ces gens-là se levaient vraiment trop tôt. Pas moyen de leur faire confiance.
Il se leva, se lava rapidement et se rasa à l'eau froide et jaunâtre. Il enfila un short et une chemise de sport. La señora lui apporta du café dans le jardin. Il était noir et amer. Il fuma deux cigarettes et partit vers le centre-ville. Huit heures à peine, et la chaleur commençait déjà à monter. Il acheta un International Herald Tribune vieux d'une semaine et s'assit à la terrasse d'une des cantinas. Il sirota son Fanta orange en regardant les pierres de la Plazza Carlos Fonseca écrasée de soleil. Il haïssait cette ville, de ce genre de haine qu'on ne peut éprouver généralement qu'à l'égard d'un être humain. "....
Desperados( Extrait) - Joseph o’Connor
C’est un peu ainsi que j’aimerais écrire……et comme elle chanter.
